Roland BARTHES

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Roland BARTHES

Message  Point-d'interrogation le Sam 10 Juil - 15:43


Mythologies (1957, et pas une ride !)


L’usager de la grève

Il y a encore des hommes pour qui la grève est un scandale : c’est-à-dire non pas seulement une erreur, un désordre ou un délit, mais un crime moral, une action intolérable qui trouble à leurs yeux la Nature. Inadmissible, scandaleuse, révoltante, ont dit d’une grève récente certains lecteurs du Figaro. C’est là un langage qui date à vrai dire de la Restauration et qui en exprime la mentalité profonde : c’est l’époque où la bourgeoisie, au pouvoir depuis encore peu de temps, opère une sorte de crase entre la Morale et la Nature, donnant à l’une la caution de l’autre : de peur d’avoir à naturaliser la morale, on moralise la Nature, on feint de confondre l’ordre politique et l’ordre naturel, et l’on en conclut en décrétant immoral tout ce qui conteste les lois structurelles de la société que l’on est chargé de défendre. Aux préfets de Charles X comme au lecteur du Figaro d’aujourd’hui, la grève apparaît d’abord comme un défi aux prescriptions de la raison moralisée : faire grève, c’est "se moquer du monde", c’est–à-dire enfreindre moins une légalité civique qu’une légalité "naturelle", attenter au fondement philosophique de la société bourgeoise, ce mixte de morale et de logique, qu’est le bon sens.

Car ceci, le scandale vient d’un illogisme : la grève est scandaleuse parce qu’elle gêne précisément ceux qu’elle ne concerne pas. C’est la raison qui souffre et se révolte : la causalité directe, mécanique, computable, pourrait-on dire, qui nous est déjà apparue comme le fondement de la logique petite-bourgeoise dans les discours de M. Poujade, cette causalité-là est troublée : l’effet se disperse incompréhensiblement loin de la cause, il lui échappe, et c’est là ce qui est intolérable, choquant.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire des rêves petits-bourgeois, cette classe a une idée tyrannique, infiniment susceptible, de la causalité : le fondement de sa morale n’est nullement magique, mais rationnel. Seulement, il s’agit d’une rationalité linéaire étroite, fondée sur une correspondance pour ainsi dire numérique des causes et des effets. Ce qui manque à cette rationalité-là, c’est évidemment l’idée des fonctions complexes, l’imagination d’un étalement lointain des déterminismes, d’une solidarité des événements, que la tradition matérialiste a systématisée sous le nom de totalité.

La restriction des effets exige une division des fonctions. On pourrait facilement imaginer que les "hommes" sont solidaires : ce que l’on oppose, ce n’est donc pas l’homme à l’homme, c’est le gréviste à l’usager. L’usager, (appelé aussi homme de la rue, et dont l’assemblage reçoit le nom innocent de population : nous avons déjà vu tout cela dans le vocabulaire de M. Macaigne), l’usager est un personnage imaginaire, algébrique pourrait-on dire, grâce auquel il devient possible de rompre la dispersion contagieuse des effets, et de tenir ferme une causalité réduite sur laquelle on va enfin pouvoir raisonner tranquillement et vertueusement. En découpant dans la condition générale du travailleur un statut particulier, la raison bourgeoise coupe le circuit social et revendique à son profit un une solitude à laquelle la grève a précisément pour charge d’apporter un démenti : elle proteste contre ce qui lui est expressément adressé. L’usager, l’homme de la rue, le contribuable sont donc à la lettre des personnages, c’est-à-dire des acteurs promus selon les besoins de la cause à des rôles de surface, et dont la mission est de préserver la séparation essentialiste des cellules sociales, dont on sait qu’elle a été le premier principe idéologique de la Révolution bourgeoise.

C’est qu’en effet nous retrouvons ici un trait constitutif de la mentalité réactionnaire, qui est de disperser la collectivité en individus et l’individu en essences. Ce que tout le théâtre bourgeois fait de l’homme psychologique, mettant en conflit le Vieillard et le Jeune Homme, le Cocu et l’Amant, le Prêtre et le Mondain, les lecteurs du Figaro le font, eux aussi, de l’être social : opposer le gréviste et l’usager, c’est constituer le monde en théâtre, tirer de l’homme total un acteur particulier, et confronter des acteurs arbitraires dans le mensonge d’une symbolique qui feint de croire que la partie n’est qu’une réduction parfaite du tout.

Ceci participe d’une générale de mystification qui consiste à formaliser autant qu’on peut le désordre social. Par exemple, la bourgeoisie ne s’inquiète pas, dit-elle, de savoir qui, dans la grève, a tort ou raison : après avoir divisé les effets entre eux pour mieux isoler celui-là seul qui la concerne, elle prétend se désintéresser de la cause : la grève est réduite à une incidence solitaire, à un phénomène que l’on néglige d’expliquer pour mieux en manifester le scandale. De même le travailleur des Services publics, le fonctionnaire seront abstraits de la masse laborieuse, comme si tout le statut salarié de ces travailleurs était en quelque sorte attiré, fixé et ensuite sublimé dans la surface même de leurs fonctions. Cet amincissement intéressé de la condition sociale permet d’esquiver le réel sans abandonner l’illusion euphorique d’une causalité directe, qui commencerait seulement là d’où il est commode à la bourgeoisie de la faire partir : de même que tout d’un coup le citoyen se trouve réduit au pur concept d’usager, de même les jeune Français mobilisables se réveillent un matin évaporés, sublimés dans une pure essence militaire que l’on feindra vertueusement de prendre pour le départ naturel de la logique universelle : le statut militaire devient ainsi l’origine inconditionnelle d’une causalité nouvelle, au-delà de laquelle il sera désormais monstrueux de vouloir remonter : contester ce statut ne peut donc être en aucun cas l’effet d’une causalité générale et préalable (conscience politique du citoyen), mais seulement le produit d’accidents postérieurs au départ de la nouvelle série causale : du point de vue bourgeois, refuser pour un soldat de partir ne peut être que le fait de meneurs ou de coups de boisson, comme s’il n’existait pas d’autres très bonnes raisons à ce geste : croyance dont la stupidité le dispute à la mauvaise foi, puisqu’il est évident que la contestation d’un statut ne peut expressément trouver racine et aliment que dans une conscience qui prend ses distances par rapport à ce statut.

Il s’agit d’un nouveau ravage de l’essentialisme. Il est donc logique qu’en face du mensonge de l’essence et de la partie, la grève fonde le devenir et la vérité du tout. Elle signifie que l’homme est total, que toutes ses fonctions sont solidaires les unes des autres, que les rôles d’usager, de contribuable ou de militaire sont des remparts bien trop minces pour s’opposer à la contagion des faits, et que dans la société tous sont concernés par tous. En protestant que cette grève la gêne, la bourgeoisie témoigne d’une cohésion des fonctions sociales, qu’il est dans la fin même de la grève de manifester : le paradoxe, c’est que l’homme petit-bourgeois invoque le naturel de son isolement au moment précis où la grève le courbe sous l’évidence de la subordination.
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Re: Roland BARTHES

Message  Point-d'interrogation le Sam 10 Juil - 15:49


Trouvé sur La revue des ressources :


D’après Barthes
Du poujadisme intellectuel

(le 30 août 2004 par Laurent Margantin)

Dans Mythologies, Barthes analyse à plusieurs reprises le "bon sens" français, celui des "petites gens" (dixit Poujade), mais aussi celui des intellectuels et des critiques. Il existe, écrit-il, une "critique muette et aveugle" qui ne comprend rien à l’existentialisme ou au marxisme, et s’en vante au nom de ce bon sens pour lequel les idées trop complexes seraient inaccessibles au commun des mortels. "Le vrai visage de ces professions saisonnières d’inculture, écrit Barthes, c’est ce vieux mythe obscurantiste selon lequel l’idée est nocive, si elle n’est contrôlée par le "bon sens" et le "sentiment" (...)". Ce texte a été écrit il y a presque cinquante ans. Or il est amusant de constater que les mêmes mécanismes d’une critique basse fonctionnent en France aujourd’hui comme hier, ce que se sont employés à montrer récemment nombre d’intellectuels et de critiques lors de l’attribution du prix Goncourt à Pascal Quignard. Les ombres errantes, put-on entendre, est un livre trop difficile, trop érudit pour le public (ou la "France d’en bas" de Raffarin) ; le choix de ce livre par l’académie Goncourt ne serait que l’expression d’un "culture élitiste" (sans craindre le paradoxe, puisque faire œuvre d’ "élitisme", c’est plutôt compliquer l’accès des œuvres au public). Cette "critique" s’exprima même dans un magazine, où il fut question de "l’esprit France Culture", de Quignard et de Michon comme d’auteurs réservés aux "femmes savantes". Il n’y aurait pas d’humour chez eux, leur écriture équivaudrait à un "valium", et leurs livres seraient trop "intelligents", n’évoquant pas la "vie".

Dans Mythologies, on trouve déjà la dénonciation de ces poncifs prétendument critiques appliqués à une pièce d’Henri Lefebvre sur Kierkegaard, réputée "trop philosophique". Barthes y fait œuvre de salubrité publique lorsqu’il pose cette question : "Mais si l’on redoute ou si l’on méprise tellement dans une œuvre ses fondements philosophiques, et si l’on réclame si fort le droit de n’y rien comprendre et de n’en pas parler, pourquoi se faire critique ? Comprendre, éclairer, c’est pourtant votre métier". À lire ces lignes aujourd’hui, on se dit que Barthes fut avant tout critique, dénonçant la bêtise sous-jacente à la plupart des mythes modernes, attaquant les valeurs faibles, et l’on pense au mot de Friedrich Schlegel : "...critique, on ne saurait jamais l’être assez". Mais surtout, il y a une dimension extrêmement comique à cette résurgence des mêmes bassesses françaises, comme si un pays avait sa structure et son rythme propres, que rien, aucun intellectuel brillant ni même aucune guerre, ne peut défaire. La voilà fondée, l’actualité de Barthes que beaucoup cherchent dans les fourrés : on la doit à l’inoxydable bêtise nationale.

La France figée

Relire Barthes aujourd’hui, c’est constater que la plupart des sujets et des "acteurs" qui traversent ses livres sont encore, sinon actuels, du moins opérants. Il est ainsi étonnant de constater que de nombreuses figures de Mythologies, paru en 1957, campent encore dans le paysage français en 2004. Qu’il s’agisse de l’abbé Pierre, des magazines (Paris-Match, Elle, etc.), du Tour de France, de "l’usager de la grève", on retrouve chacun de ces "mythes" dans la France d’aujourd’hui, aussi vigoureux qu’il y a cinquante ans. Barthes a saisi, a révélé (au sens photographique du mot qu’il aimait bien) les forces qui travaillaient son pays à travers quelques "clichés". Il est par exemple amusant de relire le chapitre consacré aux inondations à Paris : on y retrouve les mêmes scènes et les mêmes poncifs réemployés par les journalistes il y a quelques mois, dans des conditions similaires. La France paraît ainsi s’être figée il y a cinquante ans, resservant les mêmes plats, recyclant un même fonds de sentiments et de pensées inamovible, au point qu’une personne comme moi grandie dans les années 70 peut se retrouver dans l’actualité des années 50, et qu’une autre née en 1990 verra sa vie rythmée (du moins, on l’espère, en surface) par l’abbé Pierre, le Tour de France et le Beaujolais nouveau ! Ce phénomène est inimaginable en Allemagne, totalement transformée ces cinquante dernières années, ne possédant de ses années 50 que quelques " rescapés ", comme Günter Grass pour la littérature. Mythologies et d’autres écrits de Barthes sont parcourus par la présence du poujadisme, et là aussi on peut être surpris de constater que l’écrivain avait bien senti ce vieux fonds vichyssois qui hantait l’inconscient français. Poujade ne sévit plus, il a été remplacé par Le Pen, ce dernier étant l’expression exacerbée et hystérique du populisme qui séduit les Français depuis cinquante ans. Encore une fois, Barthes a reconnu une tendance de fond de la réalité nationale, quand d’autres, aux dernières élections présidentielles, l’avaient en quelque sorte "refoulée".

Même la figure du caméléon idéologique, de celui-qui-change-d’idées-chaque-semaine, de l’écrivain insaisissable n’a pas changé ! En 1979 déjà, Sollers était attaqué comme celui auquel on reproche " d’avoir été stalinien (puisqu’il a assisté à une Fête de L’Humanité), maoïste (puisqu’il a visité la Chine) et d’être maintenant cartérien (puisqu’il est allé aux Etats-Unis)", peut-on lire dans "Sollers écrivain". La France, pays constant et indéboulonnable dans toutes ses habitudes. Méfiez-vous de ses prétendues métamorphoses : elles ne sont que la résurgence éternelle du Même, voilà ce que semble nous murmurer Barthes.
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